Depuis la chute de l’Union soviétique en 1991, les relations entre les États-Unis, l’Europe et la Russie ont été marquées par des tensions croissantes, des rivalités stratégiques et des conflits géopolitiques. Dans son ouvrage « Le Grand Échiquier » (The Grand Chessboard, 1997), Zbigniew Brzezinski, ancien conseiller à la sécurité nationale des États-Unis, offre une analyse visionnaire des enjeux de pouvoir en Eurasie. Une région qu’il considère comme le pivot de la domination mondiale. Aujourd’hui encore, les idées développées dans cet ouvrage, livre de chevet des néo-conservateurs américains, semblent plus pertinentes que jamais pour comprendre les dynamiques actuelles.
Le Grand Échiquier : une vision stratégique de l’Eurasie
Brzezinski soutient que l’Eurasie, en tant que plus grande masse continentale du monde, est le centre névralgique de la géopolitique mondiale. Selon lui, la puissance qui domine cette région contrôle les ressources, les voies de communication et les leviers économiques et militaires essentiels à l’hégémonie globale.
Pour les États-Unis, maintenir leur primauté mondiale implique donc d’empêcher l’émergence d’une puissance rivale en Eurasie, que ce soit la Russie, la Chine ou une coalition d’États européens, en consolidant l’influence des États-Unis en Europe de l’Est et en Asie centrale, tout en empêchant la Russie de reconstituer son empire.
Cette vision a largement influencé la politique étrangère américaine depuis la fin de la Guerre Froide, notamment à travers l’élargissement de l’OTAN et le soutien aux démocraties post-soviétiques ou ancien bloc de l’est.
L’élargissement de l’OTAN : une promesse non tenue
À la fin de la Guerre froide, les dirigeants occidentaux, notamment les États-Unis, assurent à Mikhaïl Gorbatchev que l’OTAN ne s’étendra « pas un pouce vers l’est » en échange de la réunification de l’Allemagne, du retrait des troupes soviétiques d’Europe de l’Est et de la dissolution du Pacte de Varsovie. Ces assurances ne furent jamais formalisées par des traités et, dès les années 1990, l’OTAN entame un processus d’élargissement qui marquera profondément l’évolution des relations avec la Russie :
- Sous la présidence de Bill Clinton (1993-2001), l’OTAN intègre la Pologne, la Hongrie et la République Tchèque, marquant la première vague d’expansion vers l’est. Cette décision est perçue par Moscou comme une trahison des promesses faites à Gorbatchev et comme une tentative d’encercler la Russie.
- L’expansion de l’OTAN se poursuit sous les présidences suivantes. Barack Obama (2009-2017) encourage l’adhésion de pays comme la Croatie et l’Albanie, tout en ouvrant la porte à une future intégration de la Géorgie et de l’Ukraine.
- Sous Joe Biden, l’OTAN continue à renforcer sa présence en Europe de l’Est, augmentant ses troupes et les équipements militaires dans les pays membres, avec pour objectif d’établir des bases en Ukraine plaçant ainsi l’infrastructure militaire de l’alliance aux portes de la Russie en réduisant sa profondeur stratégique.
Cette politique, interprétée par la Russie comme une provocation directe, alimentent les tensions qui conduiront à l’invasion de l’Ukraine en 2022.
Une compréhension complète de ce conflit nécessite de prendre en compte des éléments souvent négligés et des informations souvent ignorées, aussi bien par la presse grand public que par nos hommes politiques.
Les événements du Maidan en 2014 : un tournant controversé
En 2014, l’Ukraine est le théâtre d’un soulèvement populaire connu sous le nom de « Révolution de Maidan », qui conduit à la chute du président Viktor Ianoukovytch. Des éléments comme certaines actions, déclarations et conversations de Victoria Nuland, une diplomate américaine, suggèrent que des acteurs externes, notamment la CIA, ont joué un rôle de premier plan dans le soutien à ces manifestations.
La chute de Ianoukovytch, président démocratiquement élu mais pro-russe, est perçue par Moscou comme un coup d’État soutenu par l’Occident. Cette interprétation exacerbe les tensions entre la Russie et l’Occident, conduisant à une escalade rapide des hostilités.
La persécution des populations russophones et le début du conflit dans l’Est
Après la chute de Ianoukovytch, le nouveau gouvernement ukrainien, largement soutenu par l’Occident, adopte des politiques perçues comme hostiles aux populations russophones de l’Est de l’Ukraine. Des lois restreignant l’usage de la langue russe et des actions militaires contre les régions séparatistes de Donetsk et Louhansk alimentent un sentiment de persécution parmi ces populations.
Ces actions sont interprétées par la Russie comme une menace directe à ses intérêts et à la sécurité des russophones, justifiant son intervention en Crimée et dans l’Est de l’Ukraine.
Les accords de Minsk : une paix manquée
Pour résoudre ce conflit, les accords de Minsk I (Septembre 2014) et Minsk II (Février 2015) sont signés sous l’égide de l’OSCE, avec la participation de la Russie, de l’Ukraine, de la France et de l’Allemagne. Ces accords prévoient un cessez-le-feu, un retrait des armes lourdes et une autonomie politique pour les régions de Donetsk et Louhansk.
Ils ne seront malheureusement jamais pleinement mis en œuvre. Kiev profite de la trêve pour se réarmer, fustigeant les dispositions relatives à l’autonomie des régions séparatistes tout en accusant ces dernières de violer le cessez-le-feu. Cette impasse contribue à la poursuite des hostilités et à l’escalade du conflit.
Le 24 Février 2022 la Russie lance son opération spéciale en Ukraine.
Un échiquier toujours en mouvement
Plus de deux décennies après la publication de cet ouvrage, les idées de Brzezinski continuent d’éclairer les dynamiques géopolitiques entre les États-Unis, l’Europe et la Russie. La guerre en Ukraine est le dernier chapitre en date de cette rivalité stratégique pour le contrôle de l’Eurasie. L’issue de cette crise qui, espérons-le, touchera bientôt à sa fin, façonnera très certainement l’équilibre des pouvoirs pour les décennies à venir.